La neutralité suisse doit être remise en question d’un point de vue moral, estime le professeur de littérature Simon D. Trüb. La neutralité, écrit-il, peut suggérer une supériorité morale, alors que la Suisse agit souvent avant tout dans son propre intérêt.
Ce contenu a été publié le 21 février 2021 – 15h00
Simon Trüb est un chercheur indépendant dans les domaines de la philosophie continentale et de la littérature anglaise. Il a obtenu son doctorat à l’Université d’Édimbourg et a enseigné dans les universités d’Édimbourg et de Fribourg-en-Brisgau.
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Dans un monde de plus en plus polarisé, il devient de plus en plus difficile d’adopter une position politiquement neutre. Le SWI Focus swissinfo.ch offre un aperçu approfondi des défis pratiques de la neutralité suisse.
Mais la neutralité suisse doit également être remise en question d’un point de vue moral. Mérite-t-il vraiment ce nom ?
Pour en rester aux exemples donnés dans l’article de swissinfo.ch: peut-on vraiment parler de neutralité si la Suisse hésite à imposer des sanctions contre la Russie ou si elle refuse de se joindre à une déclaration qui exigerait une enquête approfondie sur l’assassinat de Khashoggi ? Ne serait-il pas plus honnête de parler de non-intervention ou de manque d’engagement stratégique de la part de la Suisse ?
La neutralité peut suggérer une supériorité morale, alors que la Suisse agit avant tout dans son propre intérêt.
Bien entendu, la Suisse participe activement à la promotion de la paix internationale et sa réputation d’État neutre facilite grandement ces efforts. Mais historiquement, la neutralité de la Suisse était avant tout liée à sa stratégie de défense et à ses intérêts économiques.
Si la neutralité politique était au départ un moyen, elle est devenue au fil du temps un mythe suisse auquel une grande partie de la population est fortement attachée.
Le rejet évident de la population de l’adhésion à l’ONU en 1986 l’a clairement montré, et l’enquête actuelle citée par swissinfo.ch, selon laquelle 95% des personnes interrogées étaient favorables au maintien de la neutralité, suggère que peu de choses ont changé.
Dans des cas comme les sanctions contre la Russie ou l’assassinat de Khashoggi, le principe de neutralité politique risque de dégénérer en un alibi pour justifier l’opportunisme, voire une forme de complicité, à l’instar de ce que la philosophe germano-américaine Hannah Arendt appelait «Il a défini la banalité du diabolique».
Arendt a développé l’idée de la « banalité du mal » alors qu’il assistait au procès à Jérusalem en 1961 d’Adolf Eichmann, un dirigeant nazi allemand responsable de la logistique de la déportation de millions de Juifs vers les camps de la mort.
«Peut-on vraiment parler de neutralité si la Suisse refuse de se joindre à une déclaration appelant à une enquête approfondie sur le meurtre de Khashoggi?»
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Cependant, le philosophe s’étonne qu’Eichmann ne corresponde pas à l’image stéréotypée du méchant. Il ne lui paraissait pas comme un monstre sadique, mais plutôt comme une personne à la normalité troublante.
Contrairement à d’autres, il n’était pas motivé par une haine fanatique des Juifs, mais utilisait plutôt ses décisions principalement pour faire avancer sa carrière. Arendt a conclu qu’Eichmann était mauvais dans un sens « banal » plutôt que « radical ».
Dans son livre « Eichmann à Jérusalem », il écrit :
« Eichmann n’était ni Iago ni Macbeth, et il ne lui serait jamais venu à l’idée de suivre la décision de Richard III. suivre, devenir « méchant ». Hormis le soin assez inhabituel avec lequel il faisait tout ce qui pouvait favoriser son progrès, il n’avait aucune raison ; et cela. » Le travail acharné en soi n’était en aucun cas criminel. Il n’aurait certainement jamais tué son supérieur pour prendre sa place. Pour rester dans le langage courant : il n’aurait jamais pu imaginer ce qu’il faisait réellement (…) Il n’était pas stupide. C’est, d’une certaine manière, sa cruauté – quelque chose qui n’est en aucun cas la même chose que la stupidité – qui l’a prédestiné à devenir l’un des plus grands criminels de l’époque.
Arendt attribue à Eichmann une cruauté qu’elle associe à une incapacité à juger. Plusieurs experts critiquent l’évaluation d’Eichmann par Arendt et, quel que soit ce cas spécifique, il est logique de parler de la banalité du mal non seulement lorsqu’il existe une incapacité mais aussi une réticence à juger.
L’idée de la banalité du mal est devenue très influente car elle montre clairement qu’il est possible de commettre des actes mauvais sans avoir de mauvaises intentions. La banalité du mal peut expliquer comment l’Holocauste aurait pu se produire sans une population de monstres maléfiques. Il a suffi de quelques dirigeants corrompus et d’une masse de gens « s’occupant de leurs propres affaires ».
«La Suisse n’est pas l’Eichmann de l’Europe, mais, avec le principe de neutralité politique, elle marche sur une corde raide morale de plus en plus précaire.»
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Se pose alors une question importante, à laquelle il n’existe pas de réponse simple et définitive, mais qui doit être posée au cas par cas : dans quelle mesure cette réticence à juger en termes de « banalité du mal » ressemble-t-elle au comportement de la Suisse ? ? quand il s’agit de neutralité ?
La Suisse n’est peut-être pas l’Eichmann de l’Europe, mais, avec le principe de neutralité politique, elle marche sur une corde raide morale de plus en plus précaire. En outre, une adhésion excessive à un idéal de neutralité occulte le fait que la neutralité politique n’est pas une position absolue.
Premièrement, la neutralité est relative et intrinsèquement conservatrice. Agir et apporter des changements n’est presque jamais considéré comme neutre.
Par ailleurs, la neutralité n’est pas une question de tout ou rien. Il doit être possible d’adopter une position neutre sur certaines questions mais pas sur d’autres.
D’un point de vue moral, il y a une différence entre revendiquer la neutralité dans un conflit commercial et annexer effrontément, voire assassiner, un journaliste dans un consulat.
Dans un monde de plus en plus polarisé, il devient non seulement de plus en plus difficile de définir une position politiquement neutre, mais aussi de plus en plus discutable d’en invoquer une.
À une époque où des hommes politiques aux idées nationalistes d’extrême droite deviennent présidents (voir l’Inde, le Brésil ou, jusqu’à récemment, les États-Unis), où des gouvernements comme ceux du Myanmar ou de la Chine commettent des génocides et où prédominent les structures et les valeurs démocratiques. est de plus en plus compromise dans les pays européens, elle doit prêter attention à la transition dynamique entre neutralité et banalité du mal.
Post Scriptum
Au moment où j’écrivais cet article, les critiques internationales à l’égard de l’accord de rapatriement expiré entre la Suisse et la Chine montraient clairement avec quelle facilité inquiétante la neutralité de la Suisse pouvait ou pourrait se transformer en une forme de complicité.
Un rapport publié le 9 décembre par l’association de défense des droits de l’homme Safeguard Defenders montre clairement que cet accord entre la Suisse et la Chine soulève de nombreuses questions sérieuses, dont beaucoup restent sans réponse.
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position de swissinfo.ch.
Dans une série d’articles, les auteurs invités s’expriment sur la justification éthique de la neutralité suisse. Voici les autres posts :
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